Le sacrifice le plus grand est donner sa vie pou l’œuvre d’un Autre - Luigi Giussani

Le sacrifice le plus grand est donner sa vie pou l’œuvre d’un Autre

Luigi Giussani

01/04/1992


Donner sa vie pour l’œuvre d’un Autre implique toujours un lien entre le mot « Autre » et quelque chose d’historique, de concret, tangible, sensible, que l’on peut décrire et photographier, avec un nom et un prénom.

1. Dans l’un des hymnes des laudes, nous chantons : « Qu’un hôte nouveau se joigne à la concorde de notre assemblée » .[1] Ma « concordre » : seule l’unité d’un peuple constitue le sujet et le protagoniste véritable de l’histoire. Le terme « concorde » a une valeur métaphysique, ontologique et éthique, morale ; il faut avoir ces deux aspects à l’esprit dans le renouvellement quotidien de notre engagement, de notre mémoire. Souvenons-nous que le terme « mémoire » indique un présent, la conscience d’un présent qui a commencé dans le passé. La mémoire est un investissement de l’histoire ; et le Benedictus[2] marque la trajectoire de cette histoire.
« Qu’un hôte nouveau se joigne » ; la valeur métaphysique et ontologique de notre concorde réside dans la profondeur que prend notre unité dans la grande présence du Christ, qui est la seule chose que nous connaissions. Nous avons reçu une telle grâce que, dans notre ingénuité, nous parvenons à dépasser toute la contradiction de notre distraction et de nos péchés et à percevoir jour après jour la grande présence du Christ. Nous avons reçu une telle grâce que, qui que nous soyons et dans quelque situation que nous soyons, nous pouvons répéter sincèrement et ingénument que nous ne connaissons rien d’autre que le Christ. En effet, notre concorde ne connaît rien d’autre que le Christ.
De cette valeur ontologique de la compagnie jaillit sa valeur morale : c’est le fruit d’une liberté. Notre concorde est le fruit de la liberté : le fruit de Sa présence comme racine, mais le fruit de notre liberté comme reconnaissance et comme accord. De cette idée naît la formule morale qui résume avec le plus d’intensité et indique le mieux la pratique de notre vie : « Le plus grand sacrifice est de donner sa vie pour l’œuvre d’un Autre ». Cette phrase est analogue à celle prononcée par le Christ : « Nul n’aime plus ses amis que celui qui donne sa vie pour ses amis ».[3] Mais, plus profondément encore, comme l’affirme tout l’Évangile de saint Jean, cette phrase rappelle l’expérience même du Christ qui donne sa vie pour l’œuvre du Père.
Pour exprimer le fait de donner sa vie pour l’œuvre d’un Autre sans être abstrait, cela signifie pour nous que tout ce que nous faisons, toute notre vie est pour le mouvement. Dire que ce que nous faisons sert à faire grandir le charisme auquel il nous a été donné de participer, c’est dire quelque chose qui a une référence précise, historique, quelque chose qui a une chronologie propre, une physionomie que l’on peut décrire et même photographier, qui indique des noms et des prénoms et, à l’origine, un nom et un prénom. Si donner sa vie pour celle d’un Autre n’indique pas un nom et un prénom, son caractère historique disparaît, cela n’est plus concret et l’on ne donne plus sa vie pour l’œuvre d’un Autre, mais pour sa propre interprétation, pour ses propres goûts, pour son propre intérêt ou point de vue.
Donner sa vie pour l’œuvre d’un Autre ; cet « autre », historiquement, phénoménologiquement, comme apparence, est une personne donnée ; en ce qui concerne le mouvement, par exemple, c’est moi. Lorsque je dis cela, c’est comme si disparaissait tout ce qui fait mon moi (car l’« Autre » est le Christ dans son Église) ; il reste un point historique de référence, et tout le flux de parole, tout le flux d’œuvres nées du premier moment au lycée Berchet.[4] Perdre de vue cet aspect, c’est perdre le fondement temporel de la concorde, de l’utilité de notre action ; c’est comme introduire une fissure dans des fondations.

2. Á peine prononcé, le terme « moi » s’évanouit, se perd au loin ; en effet, le facteur historique que l’on peut décrire, photographier et désigner par un nom et un prénom est destiné à disparaître sur la scène sur laquelle une histoire commence. Chacun a la responsabilité du charisme ; chacun est cause du déclin ou du renforcement de l’efficacité du charisme ; chacun est soit un terrain où le charisme se disperse, soit un terrain ou le charisme porte du fruit. Par conséquent, c’est un moment où la prise de conscience de la responsabilité de chacun est essentielle comme urgence, comme loyauté et fidélité. C’est le moment de la responsabilité que chacun prend vis-à-vis du charisme. Obscurcir ou amoindrir ces observations équivaut à obscurcir et amoindrir l’intensité d’incidence que l’histoire de notre charisme a sur l’Église de Dieu et sur la société actuelle ; une incidence très grande et destinée à le devenir encore plus. On peut résumer l’essence de notre charisme en deux points :
- avant tout, l’annonce que Dieu s’est fait homme (la stupéfaction et l’enthousiasme pour ce fait) :
- cet homme est présent dans un « signe » de concorde, de communion, d’unité de communauté et de peuple ;
Nous pourrions ajouter un troisième élément, fondamental pour décrire définitivement notre charisme : ce n’est qu’en Dieu fait homme, et donc en Sa présence, autrement dit seulement à travers, en quelque sorte, la forme de Sa présence, que l’homme peut être homme et l’humanité humaine ; par conséquent, la moralité et la mission.

3. Chacun donne une forme personnelle, une version personnelle du charisme dans lequel il a été appelé et auquel il appartient. Inévitablement, plus on devient responsable de ce charisme, plus il passe à travers le tempérament, à travers la vocation irréductible à toute autre qu’est sa personne. La personne de chacun est concrète comme sa mentalité, son tempérament, les circonstances dans lesquelles il vit et, surtout, le mouvement de sa liberté.
En conséquence, chacun peut faire ce qu’il veut du charisme et de son histoire : le réduire, le rendre partiel, en accentuer certains aspects aux dépens d’autres (en le rendant monstrueux), le plier à son goût ou à son intérêt, l’abandonner par négligence, par entêtement, par superficialité, l’abandonner à un accent dans lequel sa personne se trouve plus à son aise, y trouve plus de goût et ait moins d’efforts à faire. En s’identifiant à la responsabilité de chacun, le charisme prend une inflexion variable et approximative en fonction de la générosité de chacun. L’approximation se mesure à la générosité, sur laquelle se fondent la capacité, le tempérament, le goût, etc. Le charisme se décline selon la générosité de chacun. Voilà la loi de la générosité : donner toute sa vie pour l’œuvre d’un autre.
Ce troisième point conduit à imposer la grande question : chacun, dans chacun de ses actes, chacune de ses journées, chacune de ses imaginations, chacune de ses résolutions, de ses actions, doit se préoccuper de comparer les critères selon lesquels il agit avec l’image du charisme tel qu’il est apparu aux origines de l’histoire commune. La confrontation avec le charisme tel qu’il nous a été donné tend à corriger la singularité de la version, de la traduction ; cela constitue une correction et une suscitation constantes.
La confrontation avec le charisme est donc la plus grande préoccupation qu’il faut avoir, sur les plans méthodologique et pratique, moral et pédagogique. Autrement, le charisme devient le prétexte pour ce que l’on veut : il couvre et valide ce que nous voulons nous-mêmes. Ainsi, nous devenons radicalement des imposteurs, parce que nous disons que nous faisons Communion et Libération, alors que nous faisons ce que nous voulons nous de Communion et Libération. Le mensonge, dans le vocabulaire de saint Jean, est synonyme de péché, et donc de trahison.[5] Pour limiter cette tentation, que nous connaissons tous, il faut que devienne comportement normal la confrontation avec le charisme comme correction et comme idéal constamment ressuscité. Il faut que cette confrontation devienne habituelle, un habitus, une vertu. Voilà notre vertu : la confrontation avec le charisme dans son originalité.

4. C’est ici que revient l’éphémère, car Dieu se sert de l’éphémère. L’importance de l’éphémère réapparaît : pour l’instant, la confrontation, en dernier lieu, avec la personne donnée par laquelle tout a commencé. Je peux me dissoudre, mais les textes laissés et la suite ininterrompue, si Dieu veut, des personnes indiquées comme point de référence, comme interprétation vraie de ce qui s’est produit en moi, deviennent l’instrument pour la correction et pour la résurrection ; elles deviennent l’instrument pour la moralité. La lignée des références indiquées comme le point le plus vivant du présent, car un texte peut être interprété lui aussi ; il est difficile de mal l’interpréter, mais il peut être interprété. Donner sa vie pour l’œuvre d’un Autre implique toujours un lien entre le terme « Autre » et quelque chose d’historique, de concret, de tangible, de sensible, que l’on peut décrire et photographier, avec un nom et un prénom. Sans cela, c’est notre orgueil qui s’impose, et lui est éphémère, dans le pire sens du terme. Parler de charisme sans historicité est incompatible avec un charisme catholique.

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1. L’auteur se réfère à l’hymne « L’aurora risplende di luce », du temps ordinaire. Texte et commentaire in L. Giussani, Tutta la terra desidera il Tuo volto, San Paolo, Cinisello Balsamo (Mi), pp. 30 ss.
2. Le Benedictus est la prière que Zacharie adresse à Dieu à la naissance de son fils Jean-Baptiste, qui lui avait été annoncé par un Ange (cf. Lc 1, 68-79). Dans la liturgie des Heures, on la récite dans les Laudes du matin.
3. Cf. Jn 15, 13.
4. Á partir de 1954, au lycée classique « G. Berchet » de Milan, est né autour du père Giussani un premier groupe de Jeunesse Étudiante, qui deviendra par la suite CL.
5. Cf. Jn 8, 44.



[in Litterae Communionis n°4, avril 1992. Republié dans Luigi Giussani, L’Avvenimento cristiano, 1993, p. 65-70].

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