La lutte entre le Moi et le pouvoir d’après Luigi Giussani - Articles

La lutte entre le Moi et le pouvoir d’après Luigi Giussani

Julian Carron la Repubblica

22/09/2014

« Le suprême obstacle à notre chemin d’hommes est la “négligence” du moi. La première étape d’un chemin humain est donc l’intérêt pour notre moi, pour notre personne. C’est un intérêt qui semblerait aller de soi, alors que ce n’est pas du tout le cas : il suffit d’observer notre comportement au quotidien pour voir quelles énormes percées de vide de la conscience et de perte de la mémoire le caractérisent. » Don Giussani est imprévisible. Qui d’entre nous aurait pu dire que le suprême obstacle à notre chemin d’hommes est la négligence du moi ? Pour nous, tout le reste semble être plus important que cela. Cette constatation est précisément ce qui montre à quel point la perception de notre moi s’est obscurcie en nous. Don Giussani l’affirmait en 1992, lorsqu’il voyait dans cet obscurcissement le signe d’une époque « barbare » qui avançait (nous pouvons maintenant reconnaître avec des données plus évidentes à quel point il avait vu clair) : « Derrière le masque toujours plus fragile du mot “moi”, il y a aujourd’hui une grande confusion ». La conséquence est sous les yeux de tout le monde : « Rien n’est plus inhumain que faire disparaître le moi : voilà précisément l’inhumanité de notre temps ».
Dans cette situation, tout semblerait perdu. Mais le regard de don Giussani est différent. Il parvient à voir dans le moi un bourgeon que les autres ne voient pas. En effet, il nous aide à reconnaître que, même dans ce contexte, l’attente du salut reste intacte dans le moi, tout confus qu’il soit, « comme le dit Adorno ; l’homme attend de la vérité des choses, quelque conception qu’il en ait, qu’émerge malgré tout, dans l’apparence, au-delà de l’apparence, l’image du salut. L’attente du salut est inévitable. »
Mais d’où ce salut peut-il nous venir ? Avec beaucoup de réalisme quant à la nature infinie de notre besoin, don Giussani invite à reconnaître que « ce salut ne peut pas naître de nous, ne peut pas être inventé par nous, ni par nous individuellement » ni par tous ensemble. D’où peut-il donc venir ? « Seul un évènement peut rendre le moi clair et consistant dans ses facteurs constitutifs. C’est un paradoxe qu’aucune philosophie ni aucune théorie sociologique ou politique, ne peuvent tolérer : que ce catalyseur qui permet aux facteurs de notre moi d’émerger clairement et de se composer sous nos yeux, devant notre conscience, avec une clarté ferme, durable, stable, soit un évènement, pas une analyse ou une suite de sentiments. »
« Songeons à André et Jean, deux pêcheurs qui ne craignaient pas la fatigue, sans fantaisies exagérées ; imaginons-les marcher avec Lui, d’abord quand ils Le suivent en silence, puis lorsqu’ils se rendent avec Lui jusqu’à Sa maison. En Le regardant, ils percevaient eux-mêmes, ils n’étaient plus eux-mêmes, ils n’étaient plus tels que le soir précédent, ils n’étaient plus tels qu’ils étaient le matin lorsqu’ils avaient quitté leur maison. Si quelqu’un les avait interpellés deux jours plus tôt et leur avait dit : “Jean et André, songez à votre moi, songez à votre personne”, ils auraient dit : “Eh bien, espérons prendre beaucoup de poissons cette nuit, espérons que ma femme guérisse, espérons que les enfants grandissent bien”, mais ils n’auraient jamais pensé à ce qu’ils ont perçu ; en voyant cet homme, ils ont perçu eux-mêmes. »
Comme nous le voyons, l’évènement a la forme d’une rencontre humaine à la portée de chacun. C’est une rencontre qui réveille le moi de sa négligence. Voilà pourquoi don Giussani dit : « La rencontre ressuscite la personnalité, elle fait percevoir ou percevoir à nouveau, elle fait découvrir le sens de sa propre dignité. Et comme la personnalité humaine est composée d’intelligence et d’affection ou de liberté, dans cette rencontre l’intelligence se réveille dans une curiosité nouvelle, dans une volonté de vérité nouvelle, dans un désir de sincérité nouveau, dans un désir de connaître la réalité telle qu’elle est vraiment, et le moi commence à frémir d’une affection pour tout ce qui existe, pour la vie, pour soi-même, pour les autres, qu’il n’avait pas auparavant. »
Mais il y a un inconvénient, dirait don Giussani : cet évènement si riche en conséquences doit être reconnu. « Il faut un moi qui l’accueille. » Qu’est-ce qui pousse l’homme à l’accueillir ? Le cœur, ce qui est le plus négligé et pourtant le plus décisif pour parcourir un chemin humain : « Sans le cœur, sans que nous ayons un cœur, sans conserver ce cœur qui nous a été donné, sans le cœur, Dieu ne peut rien faire. »
Pourquoi tant insister sur le moi ? Parce que le fait d’être nous-mêmes est la seule ressource pour freiner l’envahissement du pouvoir. Don Giussani nous corrige par rapport à la tentative de déplacer l’attention sur l’action du moi dans la société. « La seule ressource qui nous reste est une reprise puissante du sens chrétien du moi. Je parle du sens “chrétien” non par idée préconçue mais parce que, de fait, seule la conception qu’a le Christ de la personne humaine, du moi, explique tous les facteurs que nous sentons s’agiter puissamment en nous, émerger en nous, de sorte qu’aucun pouvoir ne pourra écraser le moi en tant que tel ni empêcher le moi d’être moi. » Qu’est-ce qui aide le moi à se ressaisir quand il s’égare ? Voilà la réponse de don Giussani : « Seule la compagnie entre nous peut soutenir l’effort, le risque, le courage de l’individu. Mais une compagnie qui se dépense jusqu’au bout pour soutenir la reprise de la personne individuelle ne peut pas exister, ne peut pas être trouvée parmi les hommes, parmi les hommes seuls. Il faut la présence d’un Autre, d’un homme qui est plus qu’un homme : Dieu venu dans ce monde agréger cette solidarité pour renforcer et rendre capable de reprendre continuellement le chemin vers le vrai et vers le bien à travers un effort commun. »
C’est pourquoi ce qui définit la compagnie chrétienne est la « mémoire » de ce fait. Ce n’est ni un filet de protection, ni un paratonnerre ou un abri contre les tempêtes de la vie. Au contraire, « être en compagnie signifie ne se laisser arrêter face à aucun aspect négatif, aucune négation, ni face à aucun sacrifice ou aucun effort ; et la tension, le désir de ce qui est plus grand, de ce qui est plus vrai, devient plus important que toute autre chose. »

(Ce texte est un extrait de la préface de In cammino de Luigi Giussani)

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